Tunisie, terre de paradoxes

"Tunisie, terre de paradoxes"
Antoine Sfeir
L'Archipel
Paris     2006

LIENS:
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Texte de la quatrième de couverture:

"Le progrès économique et social est-il un préalable à la démocratie ?
La Tunisie est-elle un État de droit moderne et ouvert ou bien un régime autocratique ? L'approche prudente suivie par le régime, sur le plan politique, est-elle justifiée par la seule menace islamiste ?
La Tunisie a besoin de liberté. Elle a aussi besoin de temps. Depuis 1987, Zine el-Abidine Ben Ali a repris en main un régime agonisant, menacé d'un coup d'État intégriste, pour tenter d'en faire un pays dont tous les citoyens, hommes et femmes, jouissent des mêmes droits et aient les mêmes devoirs.
Partis subventionnés, justice réformée, implication de la société civile à tous les niveaux de la vie institutionnelle, priorité budgétaire à l'éducation, tolérance religieuse garantie, libéralisation graduelle de l'économie. ..Autant d'avancées
réelles. Mais la démocratie ne se fait pas en un jour. En ce sens, les reproches faits à la Tunisie -atteintes aux droits de l'Homme, confiscation du pouvoir, musellement de la presse, répression policière -sont autant d'encouragements à conserver le cap de la modernité.
Terre de paradoxes ? Comment en serait-il autrement dans un pays arabe et musulman, un pays du tiers-monde et d'Afrique du Nord qui a choisi la voie courageuse de la démocratie, en rejetant les ruptures culturelles brutales qui la mettraient à sang ? Cinquante ans après la proclamation solennelle de son
indépendance, faits et chiffres à l'appui, Antoine Sfeir dresse le portrait d'une nation pilote dans le monde arabe.
Antoine Sfeir est né en 1948 à Beyrouth. Politologue et journaliste, il dirige les Cahiers de l'Orient, revue d'études sur le monde arabo-musulman fondée en 1985. Président
du Centre d'études et de réflexions sur le Proche-Orient, consultant pour de nombreux médias, il est l'auteur; notamment, de Les Réseaux d'Allah (Pion 1997), de L'Atlas des religions (Perrin, 1999), du Dictionnaire mondial de l'islamisme (Pion, 2002)
et de Liberté, Égalité, Islam : la République face au communautarisme (avec René Andrau, Tallandier; 2005)."
www.editionsarchipel.com


Quelques éléments intéressants:

1972, premières tentatives contre le pouvoir politique et la société:
"L'un des cheikhs (ulémas/prédicateurs) de la
mosquée Ez-Zeitouna, Habib Mestaoui, s'avisa un jour
de soulever la question de la clarification de la ligne de
conduite assignée à l'Association de sauvegarde du
Coran et de suggérer qu'il fût mit fin aux ambiguïtés et
aux manceuvres dilatoires. Lors d'une séance restée
célèbre, qui se tint en 1972, Abdelfattah Mourou prit la
parole, au nom de ses condisciples, et proclama :
« Notre ligne politique est celle du rejet de tout ce qui -
existe, à commencer par cette société que nous consi-
dérons comme hérétique, même si elle accomplit les
prières, le jeûne et le pèlerinage rituels. Ceci s'applique
également au parti au pouvoir, qui est l'une des sphères
de cette apostasie. Toute personne qui y entre devient
apostat. » On raconte que le cheikh Mestaoui, la main
tremblante, souffleta Abdelfattah Mourou avant d'en-
joindre à tout le monde de sortir."


1989, stratégie politique islamiste:
Pages 72-73:
Pourtant, après le 7 novembre 1987, Ben Ali acceptait
de voir les islamistes participer au jeu politique. Ce mou-
vement n'avait-il pas accepté les nouvelles règles pro-
posées par le pouvoir ? Rappelons que l'accession de
Ben Ali au pouvoir avait devancé d'un jour le coup d'État
planifié par les islamistes pour le 8 novembre 1987.
Le Mn se trouva contraint de modifier sa stratégie. Il
présenta donc des candidats aux élections législatives du
2 avril 1989.
Sa tactique était simple et s'appuyait sur un classique
de la politique démagogique dans les pays arabes. Les
islamistes attendraient les résultats des élections. S'ils
étaient bons, ils revendiqueraient d'être présents au
gouvernement, dont ils tenteraient d'infléchir la poli-
tique en leur faveur, par un jeu de bascule permanent
entre leur action au gouvernement et les troubles à
l'ordre public, qu'ils fomenteraient d'autant plus facile-
ment que sa présence au gouvernement l'aurait rendu
intouchable. Mais si les résultats des élections leur
étaient défavorables ? Dans ce cas, deux scénarios s'ap-
pliqueraient en même temps, D'une part, le perdant se
présenterait en victime, en insistant sur ce paradoxe
faisant que le représentant des valeurs religieuses se
trouvait rejeté non par le peuple, mais par un pouvoir
qui ne pouvait être qu'impie; d'autre part, il susciterait
autant de troubles qu'il le pourrait grâce à son organi-
sation invisible, qui faisait exactement l'inverse de ce
que préconisait son organisation visible. Et plus les pro-
blèmes se succéderaient, plus il en accuserait le pou-
voir -en se posant en recours.
Les résultats des élections du 2 avril 1989 furent
mauvais pour les islamistes, qui n'obtinrent que 8 %
des voix. C'est donc le second type de scénario qui
devait s'appliquer. Signalons un détail intéressant :
quelques semaines avant les élections, le 19 février
1989, le MTI gommait toute allusion directe à l'islam en
se rebaptisant Ennahda (la Renaissance). Mais, à part
son appellation, rien ne changea dans le mouvement
islamiste, À l'instar des autres mouvements islamistes,
Ennahda développait la stratégie du double langage
et du double agenda.
Le harcèlement du régime de Ben Ali commença en
octobre 1990, renforcé par l'excitation suscitée par
l'invasion du Koweït par Saddam Hussein et par les
menaces de l'Occident à son encontre: tracts, graffitis,
confrontations avec les forces de l'ordre, incendies
d'entreprises publiques, installation d'un état de
désordre et de désobéissance, actions brutales sur les
campus de Tunis, Sousse et Kairouan. La situation se
détériora et, selon les calculs des conjurés, elle aurait dû
culminer avec une série d'assassinats de personnalités
visant à créer un vide constitutionnel qu'ils auraient
rempli avec l'aide de leurs alliés après une révolution..."


Page 74:
"Or les Tunisiens se montrèrent obstiné~
ment attachés à garder leurs distances avec l'exploita~
tion de la religion à des fins politiques. Ils adhérèrent
totalement aux vues de leur président sur la place de
la religion dans la société. En 1988, déjà, Ben Ali avait
déclaré dans une interview: "La distinction entre
l'islam et l'usage qui en est fait par les mouvements fon-
damentalistes et terroristes est claire et sans ambiguïté
aucune. Les fondamentalistes tentent d'exploiter la reli-
gion à des fins purement politiques, à travers un double -
langage et l'utilisation de tous les moyens sans excep-
tion, y compris la violence. Ici comme ailleurs, leur tac-
tique a été mise à jour. Autant nos concitoyens sont
loyaux envers l'Islam et ses nobles valeurs, autant ils
rejettent ceux qui pensent prendre le pouvoir par la
force en utilisant la religion. "


Infiltration islamiste et répression gouvernementale:
Page 84:
"Lorsque les islamistes lancèrent leur action de désta-
bilisation du pays, il apparut néanmoins qu'ils bénéfi-
ciaient de certains soutiens. Ils avaient, en effet, infiltré
presque toutes les strates de la société, notamment l'uni-
versité, les lycées et collèges, rapporte John K. Cooley.
Le pouvoir, au nom de son droit à se défendre -et,
dans ce cas précis, au nom de l'immense majorité des
Tunisiens -, les arrêta par centaines pour les déférer
devant des tribunaux ordinaires, c'est-à-dire qu'aucune
juridiction spéciale ne fut créée. Le chef d'accusation,
en revanche, était nouveau: "délit d'incitation au fana-
tisme et à la haine ". Car c'est bien de cela qu'il s'agis-
sait, avec des doses maximales d'anathème. Quand on
fait siens les mots d'un Sayyed Qotb qui disait: "L 'hu-
manité se divise en deux communautés: le parti de Dieu
et celui de Satan."
1. In G. A. Geyer, op. cit., p. 112.
2. John K. Cooley, Unholy Wars, London, Pluto Press, 1999, p. 84.


De l'action politique à l'action violente:
Page 75:
"..., la haine de l'autre devient une donnée
essentielle de l'islamisme puisqu'elle est dirigée contre
les détracteurs du Bien suprême -  Dieu - que les isla-
mistes s'approprient.
Le 18 février 1991, les islamistes commettent un
meurtre qui dresse contre eux tous les Tunisiens. Après
avoir perdu beaucoup de leurs alliés - peut-être ces
alliances étaient-elles par trop voyantes -, ils décident
de passer à l'action violente. Ils attaquent un bâtiment
officiel à Bab Souika. Deux gardiens y sont ligotés,
aspergés d'essence et brûlés vifs. Auparavant, d'autres
citoyens avaient été vitriolés pour n'avoir pas voulu se
conformer aux exigences des islamistes.
Ben Ali riposte sur le plan de la sécurité et de la jus-
tice : les tribunaux se saisissent des affaires de violence
et de terrorisme. Mais s'il en était resté là, il aurait agi
comme Bourguiba. Or Ben Ali n'est pas Bourguiba. Il
développe sa riposte sur tous les plans. Ainsi, aux
batailles policière et juridique s'ajoutent toutes les autres,
la bataille économique, celle de l'action sociale, celle de
l'éducation et celle, enfin, de cette culture de la tolérance
que le monde appréciait tant. Dès lors, on a pu dire que
l'action de développement menée par Ben Ali était bien
une bataille au sens propre du terme.
Ces tentatives de coup d'État avaient révélé aux
autorités tunisiennes que les islamistes étaient bien plus
infiltrés dans la société et dans l'appareil de l'État qu'on
ne l'avait soupçonné. De plus, l'aide financière dont ils
bénéficiaient, comme beaucoup d'autres mouvements
dans de nombreux pays, continuaient à être versée,
même si les pourvoyeurs de fonds se prétendaient soli-
daires de la Tunisie. Et cette aide devait se poursuivre
même quand les événements prirent des proportions
jusqu'alors inédites, après le Il septembre 2001.
Ben Ali n'avait jamais envisagé de priver certains
Tunisiens de ce qu'il voulait assurer à d'autres. "


Concurence chinoise sur le commerce du textile:
Page 126:
"C'est un défi, mais il y a des solutions. Il nous
faudra trouver des marchés niches, passer de la sous- ,
traitance à la co-traitance, développer des secteurs à
forte valeur ajoutée. La Tunisie a prouvé maintes fois
qu'elle savait s'adapter. Pour amortir le choc de
l'après-2005, le 28 septembre dernier, une conférence
sur l'avenir du textile a réuni à Tunis, en présence du -
commissaire européen Pascal Lamy, les ministres du
Commerce des pays de l'espace euro-méditerranéen.
La France a appuyé la création d'un mécanisme de
surveillance des importations asiatiques, mais elle a
aussi pointé du doigt les facteurs qui pèsent sur la
productivité, inférieure de 30 à 40 % aux normes euro-
péennes.
Une question n'a toutefois pas été abordée en ce
qui concerne les exportations de textile chinois, celle
du taux de change. Or, il est clair que l'attractivité des
produits chinois ne vient pas seulement de la pro-
ductivité élevée de l'industrie chinoise, mais égale-
ment, et dans une proportion qui excède les 30 %,
d'un facteur de taux de change qui voit le yuan sous-
évalué accélérer et amplifier la pénétration des pro-
duits chinois sur les marchés européen et américain.
Dans le même temps, il est de plus en plus fortement
demandé à la Tunisie de laisser flotter le dinar. Vérité
des changes ici, sous-évaluation là-bas, cette disparité
n'est pas faite pour atténuer les problèmes que ren-
contre l'économie tunisienne."


Comparaison économique entre les deux rives de la Méditerrannée:
Page 158:
"Actuellement, le PIE total des cinq pays de la rive
nord est vingt-cinq fois plus élevé que celui des pays
de la rive sud - 3 400 milliards de dollars contre 144 -,
qui comptent deux fois moins d'habitants.
Le taux de croissance du niveau de vie du Sud (2 %
par an) n'a cessé, en tendance, de s'améliorer depuis
vingt ans, comme le montre d'ailleurs l'indicateur de
développement humain publié par le PNUD. L'inflation
a fortement reculé et les échanges extérieurs sont très
proches de l'équilibre, avec toutefois des écarts impor-
tants entre les pays. En revanche, le taux de chômage,
pour autant que les mesures soient précises, est en
règle générale à deux chiffres dans les pays du Sud.
L'Union européenne est le premier partenaire com-
mercial des pays du Maghreb. Les liens commerciaux
de ces deux zones se sont renforcés et concrétisés par
des accords d'association signés en 1995 par la Tuni-
sie, en 1996 par le Maroc et en avril 2002 par l'Algérie. .
Cependant, même si l'Union européenne est le pre-
mier investisseur dans les pays de la rive sud de la
Méditerranée, ses investissements restent faibles..."


Prisonniers politiques en Tunisie:
Page 177:
"Ainsi, la quasi-totalité des prisonniers dits politiques
en Tunisie sont des islamistes. Il est d'autant plus impor-
tant de pouvoir nous référer au rapport du Département
d'État que les organisations humanitaires n'ont pas jugé
utile de nous fournir cette information, encore moins les
médias occidentaux, qui se sont déchaînés contre le
régime de Ben Ali. Or il se trouve qu'un État a le droit
et le devoir de se défendre contre des partis ou des orga-
nisations qui peuvent menacer sa sécurité. Les islamistes
ont gravement troublé l'ordre public. Peut-on aujour-
d'hui imaginer l'existence légale d'un parti nazi en
France ? Peut-on rejeter l'existence de l'holocauste sans
subir de sanctions ? En Tunisie comme ailleurs, les idées
des islamistes sont jugées dangereuses.
En "omettant" de mentionner les avancées de la
Tunisie dans le domaine socioéconomique et en insis-
tant lourdement sur la moindre chose qui ne va pas,
en "omettant" également de mentionner que l'écra-
sante majorité de ces prisonniers que l'on utilise pour
salir l'image d'un des meilleurs régimes du monde
arabe, est en fait une bande d'islamistes illégaux, les
organisations des droits de I'Homme et les médias
deviennent les complices de ces islamistes, et rempla-
cent l'objectivité de l'information par une intoxication
et une malhonnêteté intellectuelle."


Conditions d'apparition de la démocratie:
Page 182:
"[La démocratie}...est le meilleur système possible de gouvernement là
où les conditions existent pour la laisser apparaître. .
Quelles sont ces conditions ? Elles sont similaires à
celles qui s'appliquent aux nations déjà démocratiques,
mais elles sont formulées d'une manière qui s'applique
directement aux pays arabes.
La première condition pour l'instauration de la
démocratie est l'existence d'une société débarrassée de
la violence et de la criminalité d'une manière sensible,
en particulier de la violence organisée en permanence
par des extrémistes politiques, des fanatiques religieux
et des criminels.
La deuxième condition, c'est l'existence d'institutions
qui soutiennent et renforcent la démocratie: des écoles
qui instillent chez les écoliers les valeurs de la démo-
cratie et du patriotisme; des institutions légales effi-
caces qui puissent lutter contre la criminalité et la
violence; une armée qui rejette d'éventuels agresseurs
et s'oppose efficacement à des rebelles armés; des
médias qui puissent faire leur travail ; des cours de jus-
tice qui fonctionnent et protègent les droits des
citoyens; des administrations locales qui assurent les
services de base nécessaires à une vie décente: l'ordre,
la santé publique et l'infrastructure de base.
La troisième condition est que les besoins fondamen-
taux de la grande majorité du peuple soient assurés :
l'habitat, l'école, les soins, le panier de la ménagère, etc.
La dernière condition requise pour la démocratie
réside dans l'existence d'une société où la majorité de
la population, et spécialement les classes supérieures -
professions libérales, hommes d'affaires, officiers, fonc-
tionnaires, hommes politiques et intellectuels -, croit en
la démocratie et la soutient."


Ben Ali et les islamistes:
Page 189:
"En arrivant au pouvoir en 1987, Ben Ali n'a pas
réprimé les intégristes. Au contraire, il a commencé par
vider les prisons et il les a remis en liberté. Ce sont les
islamistes extrémistes qui ont décidé, non seulement de
ne pas jouer le jeu, mais aussi de renverser le gouver-
nement tunisien par la force. Fallait-illes laisser faire ?
Ou peut-on penser qu'un État a le droit de se défendre
contre un ennemi qui ne comprend que la violence ?
Ben Ali n'a laissé planer aucun doute sur son opposi-
tion à l'intégrisme islamique. Dans une interview accor-
dée au Figaro le 2 août 1994, il déclarait :
L'intégrisme, ou si vous préférez, l'obscurantisme
religieux, enfante le terrorisme. C'est la porte ouverte
à tous les excès. C'est une approche totalitaire qui
exclut toutes les vertus qui permettent à l'homme de
s'épanouir et de s'exprimer et aux sociétés de se déve-
lopper et de se consolider. C'est une vision rêtrograde
qui fait abstraction de toutes les valeurs démocratiques
pour lesquelles l'homme a, si longtemps, combattu et
dont il a fait le corollaire indispensable de son progrès,
dans tous les domaines. En d'autres termes, l'intégrisme
est la négation de la démocratie, donc de la liberté et
du progrès. il en est l'antithèse."


Critiques arabes contre la voie tunisienne vers le développement:
Page 198:
"...démontrer que le sous-développement n'est pas
une fatalité absolue. Certes, la position géographique
joue un grand rôle dans le développement de certaines
activités, mais il est possible de sortir du sous-déve-
loppement grâce à la réflexion et au travail ;
-servir de modèle à tout un continent africain, et
pourquoi pas au monde arabe, qui peuvent s'inspirer
du modèle tunisien dans ce qu'il a d'originalité, de
capacité d'adaptation et de solidarité.
Mais cette démarche de la Tunisie soulève deux
idées que les conservateurs arabes ont toujours com-
battues. La première est que chaque peuple arabe peut
en définitive bâtir sa propre destinée par ses propres
moyens, avec l'aide de la communauté internationale,
et s'intégrer dans l'ensemble qui lui apportera le plus
d'avantages. Ce qui éloigne quelque peu le monde
arabe déliquescent d'aujourd'hui. La deuxième idée est
beaucoup plus grave. Si les Tunisiens -dignes héritiers
des réformateurs musulmans et de l'un des plus
illustres de leurs représentants, Kheireddine At- Tunisi -
décident de supprimer la polygamie, les différences de
sexe dans le domaine du travail, et s'ils acceptent le ..
contrôle des naissances et une législation consacrée à
la défense des femmes, cela voudrait dire que ces Tuni-
siens sont fort capables de contribuer, avec d'autres, à
rouvrir les portes de l'ijtihad, c'est-à-dire l'interpréta-
tion des enseignements coraniques. Or les conserva-
teurs musulmans ont déclaré depuis longtemps que ces portes
étaient et devaient rester closes."


La stratégie du dromadaire...:
Page 200-201:
"Une autre stratégie, un peu plus nuancée, consiste
pour les islamistes à se déclarer partie intégrante d'un
mouvement démocratique. On se rappelle que,
quelques mois avant de se lancer dans son équipée mili-
taire en Tunisie, le Mouvement de la tendance islamique
avait changé de nom pour s'appeler Ennahda, où la réfé-
rence claire à l'islamisme politique avait disparu.
Le même phénomène se poursuit aujourd'hui parmi
les opposants au président Ben Ali : on entend dire et
on lit qu'Ennahda aurait renoncé à tout un pan de
convictions religieuses extrémistes pour se concentrer
sur ses convictions politiques et sociales. Certains par-
lent déjà de reconversion démocratique.
Cette technique d'intoxication, on peut l'appeler la
"stratégie du dromadaire". Que préconise-t-elle ?
C'était un jour d'hiver, il ventait, il pleuvait et il faisait
froid. Dans une petite cabane, les animaux avaient
trouvé refuge et la cabane était pleine. Arrive un dro-
madaire trempé jusqu'aux os. Il demande aux animaux
de le laisser entrer dans la cabane. Les animaux lui
disent qu'il n'y a pas assez de place pour lui. Alors le
dromadaire leur dit qu'ils ne peuvent quand même pas
le laisser mourir de froid dehors (phase de victimisa-
tion). Le dromadaire reste donc dehors et se lamente
tellement sur son sort que les animaux finissent par lui
faire une toute petite place. Mais le dromadaire ne peut
y introduire plus que deux pattes (phase d'infiltration).
Avec le mauvais temps qui continue, le dromadaire se
met à discuter avec ses nouveaux voisins dans la
cabane. Il leur décrit sa pitoyable condition et leur
promet de se faire le plus petit possible, le plus ser-
viable possible, si seulement il pouvait se protéger de
cette pluie. Les animaux décident finalement de se
pousser au maximum pour lui faire de la place (phase
de consolidation). La suite peut se deviner aisément :
étant le plus fort parmi tous les animaux réfugiés dans
la cabane, le dromadaire finit par les mettre tous dehors
(phase de l'action).
Le tort de Ben Ali est d'avoir compris ce danger le pre-
mier. Prenons l'Europe, qui se veut « tolérante, ouverte et
libre ". Elle commence à comprendre que quelque chose
ne va pas, avec l'assassinat de Théo Van Gogh par
exemple. Mais l'Europe peut se permettre de commettre
beaucoup d'erreurs: elle possède un pouvoir d'inertie
qui, de temps à autre, peut lui rendre service.
Ce n'est pas le cas de la Tunisie, qui est obligée de
réagir immédiatement, parce qu'elle ne peut se per-
mettre aucune erreur d'appréciation et qu'elle n'a
aucune marge de manreuvre ou d'attente. Un Euro-
péen, en observant cette réaction immédiate et en
l'évaluant selon ses propres critères, parlerait alors
d'excès et de répression injustifiée. C'est ce qui se passe
aujourd'hui. Mais c'est ce qui arrive quand on s'obstine
à vouloir juger des événements à une aune qui n'est
pas la sienne. Si les Européens échouaient, le pire qui
pourrait leur arriver serait l'une de ces polémiques
qu'ils apprécient tant. Si la Tunisie échouait, ce serait
un bain de sang et le retour assuré à l'obscurantisme.
Ce n'est pas par hasard que Bourguiba et son équipe
avaient décidé, bien avant l'indépendance, d'associer
cette indépendance à la modernisation du pays sur des
points bien précis."


Lettre de Kheireddine At-Tunisi (1810-1899), visir du bey de Tunis Mohamad as-Sadok ben Hussaïn
(1873-1877), traitant des nouvelles contraintes du gouvernement des nations musulmanes, au XIXe siècle:
Pages 21-22:
"Après avoir longuement médité, l'histoire à la main,
sur les causes du progrès et de la décadence des socié-
tés anciennes et modernes, et m'être tenu autant que
possible au courant de ce qui, chez nous et à l'étran-
ger, a été publié sur le passé, ou préjugé, d'après les
données de l'expérience, sur l'avenir des peuples
musulmans, j'ai dû me convaincre, comme de vérités
qui ne sauraient être mises en doute ni sérieusement
contestées par aucun musulman sensé, que, au milieu
du mouvement général des esprits, et dans l'état actuel
des nations qui rivalisent entre elles dans la recherche
du bien et du mieux, nous ne pourrions pertinemment
apprécier et recommander ce qu'il convient de faire chez
nous sans connaître ce qui se passe chez les
autres, particulièrement chez ceux qui sont autour et
près de nous; et que, de nos jours, avec la rapidité des
communications et les moyens encore plus rapides de
la transmission de la pensée, il faut considérer le monde
par rapport aux nations comme un seul pays habité par
des races différentes, en contact toujours plus fréquent
entre elles, ayant des intérêts identiques à satisfaire, et
concourant, quoique séparément, à l'avantage commun.
En partant de ces prémisses incontestables, tout
bon musulman sincèrement convaincu que la loi isla-
mique suffit constamment et partout à toutes les exi-
gences du spirituel et du temporel, et sachant qu'une
bonne réglementation des affaires civiles ne peut être
qu'avantageuse aux intérêts religieux, doit reconnaître
avec regret que la plupart de nos ulémas, qui sont
investis de la double mission de sauvegarder les inté-
rêts spirituels et matériels de notre loi théocratique et
de développer l'application successive de ces derniers
par une interprétation intelligente et conforme aux
besoins de l'époque, se montrent peu soucieux de
connaître les affaires intérieures de leur pays, et
qu'ignorant complètement ce qui se passe chez les
autres, ils se trouvent, par suite, sans qu'il soit besoin
de le démontrer, dans l'impossibilité de remplir conve-
nablement leur mission temporelle.
Or, est-il admissible que ceux qui sont destinés à
être les médecins de la nation ignorent la nature du
mal, ou ne mettent leur gloire à être initiés aux prin-
cipes les plus élevés de la science que pour ne pas les
appliquer?
C'est aussi avec non moins de regret qu'on doit -
reconnaître que, parmi les hommes d'État musulmans,
il y en a qui partagent réellement l'ignorance politique
des ulémas, et d'autres qui l'affectent de parti pris.
Dans cet état de choses, j'ai pensé qu'en publiant
le résultat de mes longues et consciencieuses
recherches et observations personnelles que j'ai été à
même de faire pendant le cours de plusieurs missions
dont s. A. le bey m'a honoré auprès des gouveme-
ments amis, je ferais un travail de quelque utilité pour
l'avenir de l'islamisme(1) si j'atteignais le but principal
de mon ouvrage qui est de mettre nos ulémas en état
de mieux remplir leur rôle temporel et de ramener
dans la bonne voie les égarés, hommes d'État ou
simples particuliers, en faisant entrevoir quelle devrait
être la marche de nos affaires à l'intérieur et à l'exté-
rieur, en mettant les uns et les autres à même de
connaître ce qu'il importe de savoir à présent sur l'état
politico-économique des nations européennes, parti-
culièrement de celles qui ont avec nous des relations
plus fréquentes ou plus intimes et, enfin, en leur ins-
pirant le désir d'imiter la louable persévérance des
Européens à se procurer toutes sortes de renseigne-
ments sur l'état matériel et moral des différents
peuples du globe, ce qui, du reste, est rendu plus
facile aujourd'hui qu'autrefois, par la création de nou-
velles voies de communication qui ont raccourci les
distances et rapproché les limites des États."
(1.) Ancienne désignation de l'islam.

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